
Candidatures,
éligibilité, élections : le patronat politique a su bien trouver des
termes appropriés pour assujettir le prolétariat paysan, longtemps
dominé à la manière du rapport nord-sud d’avant indépendances. Les
appréhensions malhonnêtes et dominatrices provenant des populations
urbanisées à l’endroit du paysan tirent leur légitimité de la
promiscuité des centres éducatifs dits modernes et de niveau supérieur
qu’elles bénéficient. Nul n’ignore que les hameaux, loin d’être dotés
d’infrastructures éducatives adéquates, se contentent de hangars
difficilement achevés pour l’éducation. La politique étant perçue comme
l’affaire de la classe élitiste, ou dans une large mesure, des
intellectuels, pas besoin d’un autre alibi pour prendre en otage le
destin de toute une communauté totalement éclipsée quand il s’agit de
postuler pour les différents rendez-vous électoraux.
En revanche, la même communauté est très courtisée lorsqu’il est
question de solliciter ses suffrages. Autrement, elle participe à ces
grandes compétions avec en amont l’étiquette de non-alignée au regard de
son statut d’ « intellectuelle limitée ». En aval, elle est l’actrice
de premier rang en raison de sa forte mobilisation. Elle constitue donc
un bétail électoral. Ce troc des rôles donne naissance au règne absolu
des cumulards, ces experts qui confisquent le monopole du discours
politique, économique, social et philosophique. Ils s’en sont faits
vraiment un monopole.
La
politique ne peut plus être un art d’agrément, encore moins une
activité de prestige. La position du Comité de Réflexion et d’Action
pour la Promotion des Droits de l’Homme (CRAPH) n’est pas synonyme d’un
ressentiment désapprobateur à l’égard du politique.
DU CHAMP A LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE ?
Jusque-là, la machine tient bon. Car, le pasteur à l’échelon national
doit avoir le background requis, intellectuellement comme
culturellement, pour se tailler une place de choix dans un monde plus
moderne qu’il ne fut jamais. Le président de la République ne doit pas
seulement maîtriser les valeurs culturelles de son pays, il a
l’obligation de s’inscrire dans un conglomérat où l’intellectualisme va
de paire avec la diplomatie internationale. Son imposition au plan
international au profit de son pays tient compte indubitablement et
d’une certaine manière de ses aptitudes intello-culturelles assorties
d’un leadership avéré. D’où l’assèchement des paysans au milieu des
prétendants à la course pour la présidence. De ce qui précède, la classe
paysanne ne peut pas, et ne doit pas être en rupture de banc avec
l’élite.
Sous un autre angle, si le prolétariat paysan a conscience de
réclamer l’égalité des chances sans contester, ou plutôt imposer une
autre définition de la compétition à connotation capitaliste, il ne
mesurera son mouvement qu’au succès médiatique. Combattre cette
prééminence, ce déséquilibre est possible. Mais alors, comment
pourrait-on être efficace contre un système s’il se trouve, par
ailleurs, que l’on est pour rien ? Le rôle inavoué de l’élite est
justement de maintenir cette puissance de choix. Par contre, elle ne
doit pas perdre de vue qu’ « un chef de guérilla qui a conscience de
n’avoir pas dû la victoire à l’aide extérieure, mais aux partisans
jaillis du terroir à son appel, ne craint pas de se montrer indocile aux
injonctions du dehors. Il a la capacité, il a l’obligation, d’ouvrir
une voie nationale, conforme au génie de son peuple. »
Ici, l’éducation dont le paysan doit se prévaloir pour se tailler une
place au sein des grands n’est pas forcément liée à la manière
classique du processus de scolarisation. Cette éducation-là peut
ressembler à l’exercice d’une profession assorti d’études. Des
personnalités à travers l’histoire ont bien choisi cette alternative. De
ce point de vue, la classe paysanne n’est pas encore exclue totalement
de l’équipe dirigeante bien qu’elle soit à la traine, n’est-ce pas ?
Tout est question d’abnégation et de sacrifice. Encore faudrait-il que
les conditions de vie et de travail des paysans leur offrent la
possibilité de résoudre outre mesure l’équation champ-éducation si ce
n’est en faveur de leur progéniture.
LA BARRE REPOSITIONNEE, LA MAYONNAISE NE PREND PAS TOUJOURS
La classe paysanne, telle que conçue sur la terre de nos aïeux, est
loin, très loin de la présidence de la République. Atteindre ce point
culminant est l’œuvre d’un dévouement sans commune mesure. Il est vrai
que Mao Tse-tung de la Chine soit passé du champ à la présidence. Avec
la foi, ce qui parait irréel devient rationnel. Mais cette assertion
relève d’une autre espace. Puisque le paysan dont il est question ici ne
cumule pas études et travaux champêtres. Loin d’être polyvalent, il est
tout simplement, pour toute sa vie, uni-disciplinaire : le champ.
Si devenir président est une affaire élitiste, la députation n’exige
pas autant de rigueur et d’abnégation. Dans les textes afférents à
l’éligibilité aux différents postes électifs, celui du président
requiert une certaine fermeté. Le député n’est pas forcément celui qui
doit s’inscrire au rang de l’élite proprement dite. Savoir parler et
écrire la langue officielle demeure la condition sine qua non.
D’ailleurs, par ironie, l’on affirme qu’il suffit de savoir adopter
l’attitude conformiste pour être éligible à ce poste. Ce, en raison du
fait qu’appartenir à un groupe parlementaire est synonyme d’inertie en
matière d’initiatives. L’adoption des textes passe souvent par le vote à
main levée. Se conformer aux recommandations de son groupe
parlementaire revient à s’aligner pour le vote d’une loi. Ce mouvement
d’ensemble pour-contre-abstention ou de main levée apporte de l’eau au
moulin à des langues indélicates qui taxent certains de députés muets ou
moutons ; bien qu’il y ait des individualités qui sont des identités
remarquables au parlement. L’indignation était au comble lorsqu’il
s’était agi de revoir à la hausse le nombre de députés, nombre qui est
passé de 81 à 91. D’autres également se sont montrés hostiles à la
décision relative à l’augmentation de leur salaire.
Malgré cette fonction à portée de main, tout est mis en œuvre pour
exclure subtilement les paysans de la course alors qu’il y en a qui ont
le niveau requis et qui n’ont rien à envier à leurs porte-paroles à
l’Assemblée nationale. Le patronat politique à l’appétit vorace réussit
alors le pari. Pour parvenir à ses fins, toute initiative ou candidature
en dehors des partis politique est jugée de deux sortes : si ce n’est
pas l’opposition qui y voit une main du pouvoir derrière, c’est le
pouvoir qui taxe de non-aligné. Cette aventure est parfois passible de
châtiment par quelque moyen que ce soit. Tout dépend des moyens mis en
œuvre par le « non-aligné ». Aussi, les partis taxés de menus fretins
n’échappent-ils pas, dans la plupart des cas, à cet acharnement
suicidaire. De ces pratiques en promotion, les mentalités sont
condamnées à demeurer dans le confinement bien défini par des
insatiables.
Pas un seul élément qui échappe à la loupe politique. Tout respire
plus politique que jamais. Par conséquent, des images misérabilistes
sont collées à la paysannerie pour l’écarter du jeu, ce qui l’a rongée
de l’intérieur. Le pari est gagné, l’objectif est atteint, le politique
en sort vainqueur. Pire, nonobstant cette mise en quarantaine, le paysan
n’est même pas au cœur des préoccupations à l’hémicycle. Alors que ses
doléances ont été inscrites dans l’agenda des candidats pendant la
campagne électorale à l’intérieur du pays, celles-ci, sous l’effet du
vent, sont souvent emportées sur le chemin du retour. Car, ce ne sont
pas en réalité les préoccupations essentielles des prometteurs.
Au Togo, le paysannisme n’est pas prêt de s’inviter à l’hémicycle
tant les attaques politiciennes sont toujours assorties d’artilleries
lourdes. Le « campagnard », bien qu’il ait aussi des choses à faire
valoir, se retranche dans son champ. Là au moins, il règne en maître.
Quoi qu’il constitue un des maillons essentiels pour le développement du
pays, son ignorance le contraint à prier humblement d’autres de
s’exprimer à sa place. Les mandataires saisissent l’opportunité et
s’offrent le luxe, non pas toujours dans l’intention que l’on pourrait
supposer à de tels actes, mais dans l’espoir que plus de voix soient
séduites de par leurs prouesses pour les prochaines joutes électorales.
L’« intelligentsia paysanne » est vraiment à rude épreuve.
Selon les statistiques, environ 70% de la population sont paysans. Il
n’est pas longtemps, on parle de l’autosuffisance alimentaire assurée
par les mêmes paysans. Quel pourcentage de paysans au gouvernement ? Au
parlement ? L’hérésie est trop prononcée, la contradiction est à son
comble. Ce contre-sens ne trouve d’explication que dans un monde où la
minorité maligne est appelée à s’accaparer de toutes les richesses.
Cette minorité est attribuable à tous les acteurs toutes tendances
confondues, aux parties prenantes aux différentes instances
décisionnelles du pays. Ils sont des représentants du peuple.
Ces élus ont des parents paysans, certes. Mais une fois quitter le
milieu, ils sont très vite corrompus par la longue vie urbaine aux
réalités autres. A titre d’exemple : la kyrielle d’agronomes disponibles
au sortir de l’université préfère plutôt déambuler dans la rue à défaut
de se tailler une place dans un bureau que de retourner au champ
partager la vie paysanne avec les partenaires d’hier. Ce qui revient
toujours à dire qu’aucun interlocuteur ne peut défendre efficacement la
cause paysanne que le paysan lui-même au milieu des siens.
En outre, cette exclusion dont est victime le paysan frappe
impitoyablement la jeunesse lorsqu’il s’agit de sa représentativité au
sein des instances. Autrement, sa présence dans les esprits, nous
fait-on croire, n’est pas proportionnelle avec sa représentativité dans
les différents organes de l’appareil de l’Etat. La minorité est toujours
coupée de la masse. Ce qui confirme une fois encore qu’il y a un
hold-up opéré sur la chose politique. Dans le cadre des élections, il
est souvent remarqué que les jeunes ne sont pas insérés dans les rangs
des politiques faute de moyens et d’expérience, à en croire les
« doyens ». Fort de ce subterfuge, la classe politique les manipule tout
simplement à son aise.
APPEL A LA MOBILISATION POUR SORTIR DE L’ENGRENAGE
Lorsqu’on s’apercevra que les aînés ne vont pas toujours en politique
par conviction et que de nos jours, ils jouent plus sur l’ignorance de
la masse que sur la mise en œuvre des idéologies politiques, des grands
courants de pensée politiques, on réussira à faire tomber sans grand
effort la muraille mythique qui entoure la politique au Togo. Ces aînés
ne sont plus des modèles. Leurs partis politiques, faute d’une formation
civique continue aux militants, optent plutôt pour le militantisme dans
le but de sauvegarder des voix. La chose politique ne doit plus être
l’apanage de quelques uns, qui sont pour la plupart à la recherche de
repère.
Aujourd’hui, le Togo rentre dans une nouvelle ère : les locales.
Elles arrivent incontestablement, incessamment. Après avoir raté les
différentes messes électorales, la classe paysanne n’a plus droit à
l’erreur. On parle de la démocratie à la base. Fondamentalement, c’est
l’affaire de tous, la paysannerie en premier lieu puisque c’est elle qui
détient ses propres secrets à la base. Evidemment, le patronat
politique s’active déjà pour lui ravir la vedette, comme à l’accoutumée.
Il est encore aux aguets pour positionner des militants, souvent
parachutés. Le Comité de Réflexion et d’Action pour la Promotion des
Droits de l’Homme (CRAPH) lance un appel pressant aux populations à la
base afin de prendre conscience de leur rôle prépondérant dans la
gestion de la chose communautaire.
Dans les coins reculés, il existe des organisations paysannes, des
groupements, des coopératives agricoles très bien organisés et qui n’ont
rien à envier aux personnages à col blanc issus des rangs politiques.
Le CRAPH, en lançant cet appel, invite ces groupements et coopératives
déjà organisés à prendre leur destin en main en postulant pour les
locales en perspective. Ils sont plus concernés par le développement de
leurs communautés que des partis politiques sans engagement ni
conviction par rapport aux problèmes auxquels ils sont confrontés sur le
terrain.
Cette fois-ci, le paysan doit saisir l’occasion pour porter son choix
sur des personnages qui sont pour quelque chose dans le développement
de sa localité. Il est vrai que c’est une compétition politique par
essence, mais cela ne l’empêche pas d’y participer en tant que citoyen
et acteur de développement.
Sinon quel crédit accorder à un politique face à un acteur qui,
depuis belle lurette, prend part activement dans le processus
d’émergence de son milieu ? Quand on parle du développement d’une
localité, la responsabilité première ne doit et n’incombe pas à
quelqu’un qui ne représente que l’ombre de sa formation politique. C’est
en cela qu’il urge de s’associer à toute initiative visant à en appeler
à la conscience paysanne pour son éveil. Le paysan demeure l’acteur
privilégié et incontournable de la gouvernance locale. Ne pas y prendre
part, il sera comptable devant l’histoire. Le politique, lui, affûte ses
armes pour gérer à sa place. Celui-ci n’est pas tenu de prendre en
compte toutes les doléances de celui-là, pratique politique oblige !
Comment peut-on promouvoir la démocratie à la base sans l’implication
réelle de la base ? Paradoxe !
Le constat qui se dégage est que le paysan a l’intelligence
nécessaire pour la gestion de son milieu, mais le politique aussi a la
maligne pour décourager toute entreprise visant à concurrencer la
sienne. D’où la mise en œuvre des stratagèmes consistant à détourner le
prolétariat paysan de cette accession à la souveraineté locale. Ce qui
est sûr, lorsque les groupements, coopératives agricoles et autres se
désengagent au profit des partis politiques, on assistera
indubitablement aux balbutiements tout au début puisque les dernières
élections locales remontent à 1987. La routine en matière de gouvernance
locale s’est estompée depuis. En d’autres termes, les nouveaux élus
s’essayeront pour une bonne partie de leur mandature parce qu’ils sont
en phase avec l’ère du renouveau.
Groupements et coopératives sont confinés dans un rôle traditionnel
qui devrait, de nos jours, être redéfini, vu leur prépondérance quand il
s’agit de la participation à la construction du pays. Ils doivent aller
au-delà de leur rôle d’avant-gardistes de l’autosuffisance alimentaire
pour accéder à celui d’acteurs à part entière dans la gestion des
affaires de la cité. Nous sommes dans un Etat gâteau où chacun veut
prendre sa part sans un véritable engagement. A cela s’ajoute un
panurgisme qui ne cesse de marquer l’ascendance. A titre illustratif :
les acteurs politiques sont en-deçà, très loin de leur croyance de type
magique : tranquillité terrestre, pureté céleste, paix majestueuse,
harmonie suprême.
Il serait de bon aloi que la classe paysanne s’invite dans le débat
communautaire, étant en territoire conquis au regard de son encrage dans
le développement local.
Vue de loin, la chefferie traditionnelle est à même de distinguer les
bras valides des « touristes », bras qui sont déjà pour quelque chose
dans le développement local. Investie de cette charge, elle pourrait se
voir attribuer un quota pour la désignation des élus locaux, quitte aux
partis politiques et autres acteurs de se contenter du quota restant.
Mais elle souffre énormément d’illégitimité quoique légale. La plupart
du temps, la population n’est pas en odeur de sainteté avec son chef
traditionnel en raison du mode de désignation de celui-ci. D’où
l’invalidation de cette option relative au quota à attribuer à la
chefferie traditionnelle.
En participant aux locales, le paysan, rompu à la tâche
communautaire, enclenche le processus d’amincissement entre sa classe et
celle dirigeante. L’embourgeoisement de plus en plus institutionnalisé
au profit de celle-ci maintient celle-là au creux du vase. Longtemps
demeurée dans la position de mendiante, la classe paysanne ne peut
commencer par s’émanciper que lorsque qu’il y a un éveil de conscience
collectif.
Le paysan est confronté à d’innombrables difficultés. Avec l’épineux
problème lié au foncier, les surfaces cultivables ne sont plus
garanties. L’engrais dont il se sert pour la culture est aux mains du
politique. Solliciter celui-ci pour lui venir en aide, la détérioration
des termes de l’échange s’invite dans le partenariat : le rapport de
force étant à son désavantage, quelques semences et produits chimiques,
ajoutés aux outils rudimentaires suffisent pour emporter en échange tout
son grenier fait au prix de pénibles efforts. Tout se passe exactement à
la manière Nord-Sud en matière commerciale. Personne, si ce n’est
lui-même, ne peut valablement faire face à tous ces ennuis. Les locales
lui offre, en effet, l’occasion de peser dans la balance. Fini donc
l’attitude passive et d’hébétude !
L’instauration de la journée nationale du paysan, au-delà de la
fanfaronnade politique, devrait être aussi une des occasions de
transcender l’objectif premier assigné à de telles rencontres pour
enclencher un mouvement révolutionnaire culturel. Révolution, pas celle
sanguinaire, mais mentale. Cet éveil de conscience doit faire voler en
éclats ce système clos pour mettre la minorité en union étroite avec le
peuple.
Le paysan doit savoir que si méritoires que soient ses efforts, et si
brillants que soient les résultats obtenus, il demeurera toujours au
fond du gouffre aussi longtemps que l’éclosion d’une pensée nouvelle ne
l’affecte.
Dorénavant, le paysan doit choisir de bons leaders, et ce,
conformément à la pensée chinoise : « le patron qui ne considère pas
comme au-dessous de lui de se livrer au même travail que le plus humble
de ses collaborateurs, non seulement s’enrichit lui-même par cette
expérience, mais établit avec les membres de l’équipe des rapports
d’égalité, qui sont essentiels pour assurer une meilleure participation
de tous à la tâche commune. » A l’issue des locales, il ne doit pas être
question d’une quelconque spécialisation systématique entre gouvernants
locaux et paysans prolétaires. La hiérarchie administrative n’aura
exercé qu’une tâche modeste et de coordination. Tout le monde doit être
au cœur de l’action afin de sauver notre pays de cette démocratie
maladive dont souffrent plusieurs nations.
Le CRAPH entend mobiliser toutes les énergies en faveur de l’approche
participative de la classe paysanne, appauvrie et non pauvre.
Pour le Bureau Exécutif
Le Président
Dosseh SOHEY